La mémoire humaine se transforme en réseau de connaissances à l’ère de l’intelligence artificielle.

Quand l’habitude devient irresponsable

Par Felix M. Herrera H.

Il existe une question qui peut déranger quiconque a construit son expérience au fil des années : arrivera-t-il un moment où continuer à accomplir certaines tâches comme avant deviendra une forme d’irresponsabilité ?

Ma réponse est oui, dans certains cas.

Non pas parce que toute nouveauté serait meilleure, ni parce que l’intelligence artificielle devrait automatiquement remplacer le travail humain. L’expérience, le jugement et l’intervention des personnes resteront indispensables. Mais lorsqu’un outil permet d’accomplir une tâche avec davantage de rapidité, de précision ou d’efficacité, refuser même de l’examiner ne relève plus de la prudence. Cela peut simplement être de la résistance.

Cette situation nous oblige à regarder notre époque avec humilité. L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement la programmation. Elle entre dans le monde du travail, l’éducation, la communication et la vie sociale. Nous appartenons à une génération de transition : nous connaissons le monde d’avant et, en même temps, nous apprenons à vivre avec des outils qui semblaient impossibles il y a encore quelques années.

Cette position peut susciter de la peur. Elle peut aussi nourrir l’orgueil. Il est facile de croire que les méthodes qui nous ont formés sont les seules légitimes. Après tout, elles nous ont servi. C’est grâce à elles que nous avons appris, travaillé et résolu de véritables problèmes. Mais le fait qu’une manière de faire ait été précieuse ne signifie pas qu’elle doive devenir une frontière dressée contre tout ce qui vient ensuite.

Nos capacités ne sont pas remises en question. L’intelligence artificielle n’efface ni le savoir, ni l’expérience, ni la sensibilité humaine. Elle met plutôt une part considérable des connaissances accumulées à la portée d’un nombre beaucoup plus grand de personnes. Une fois encore, l’histoire nous présente un outil qui peut rendre les activités humaines plus efficaces, et cette possibilité est extraordinairement puissante.

Elle peut aussi déstabiliser. Lorsque ce qui exigeait autrefois des années de formation devient accessible en quelques commandes, les règles du travail, de l’apprentissage et de la reconnaissance professionnelle changent. L’intelligence artificielle nous demande davantage à tous : elle peut nous aider à créer, à résoudre des problèmes et à progresser, mais elle peut aussi amplifier nos erreurs, notre paresse ou notre manque de jugement. Le résultat dépendra de la manière dont nous choisirons d’utiliser cet accès.

L’histoire offre de nombreux exemples. Les copistes transcrivaient les textes à la main jusqu’à ce que l’imprimerie transforme définitivement la circulation du savoir. Le vinyle a cédé sa place à la cassette, puis à d’autres formats et à de nouvelles façons d’écouter. Chaque transformation a rencontré de la résistance. On a discuté de la qualité, de la fidélité et de la valeur de la nouveauté. Pourtant, avec le temps, les outils qui permettaient de mieux communiquer, d’aller plus loin ou de travailler plus efficacement ont été adoptés.

L’intelligence artificielle appartient à cette même chaîne de transformations. Dans la programmation, par exemple, il importera peut-être bientôt moins de savoir qui écrit le plus de lignes de code que de savoir qui comprend le mieux le problème, conçoit une solution sûre, vérifie le résultat et répond de ses conséquences.

Mais l’ouverture ne signifie pas la naïveté. Utiliser l’intelligence artificielle sans comprendre ce qu’elle produit, sans le vérifier et sans mesurer les risques n’est pas de la modernité. C’est transférer notre irresponsabilité à une machine et appeler cela de l’innovation.

Je ne crois donc pas que toute tâche manuelle deviendra irresponsable. Il sera parfois nécessaire d’écrire, de construire ou de vérifier directement. Ce qui serait irresponsable, c’est de continuer à le faire uniquement parce que nous avons toujours procédé ainsi, alors qu’une meilleure manière d’obtenir le résultat existe.

L’expérience ne conserve sa valeur que lorsqu’elle reste capable d’apprendre. Le défi de notre génération n’est ni de défendre le passé ni de s’agenouiller devant l’avenir. Il est d’avoir l’honnêteté de réexaminer nos pratiques et de décider, une à une, lesquelles sont encore utiles.

L’intelligence artificielle ne nous demande pas de cesser de penser. Elle nous oblige à réfléchir avec davantage de responsabilité à la manière dont nous travaillons.

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