Essai 01 — Et si le véritable défi n’était pas l’intelligence artificielle, mais nous-mêmes ?
« Chaque génération croit défendre le savoir. Bien souvent, ce qu’elle défend réellement, c’est le format dans lequel elle a appris à y accéder. »
Il y a quelques jours, une question s’est imposée à moi. Plus j’y réfléchis, plus elle me semble dérangeante.
Et si le plus grand défi de l’intelligence artificielle n’était pas technologique ?
Et si le véritable défi était culturel ?
J’ai cinquante ans. J’appartiens à une génération privilégiée. Nous avons vécu le passage du monde analogique au monde numérique. Nous avons vu naître Internet, le courrier électronique, les téléphones intelligents, les réseaux sociaux et l’infonuagique. Nous avons appris à utiliser une technologie après l’autre, en nous adaptant à des changements qui, à leur époque, semblaient déjà considérables.
Pourtant, j’ai le sentiment que l’intelligence artificielle représente quelque chose de profondément différent.
Non pas parce qu’elle est une technologie plus puissante que les précédentes, mais parce qu’elle nous oblige, pour la première fois, à remettre en question non seulement les outils que nous utilisons, mais aussi notre façon de penser le travail, l’apprentissage et la création de connaissances.
Après plus de trois années passées à travailler quotidiennement avec l’intelligence artificielle, un constat revient sans cesse.
La plupart d’entre nous utilisons l’IA pour faire plus rapidement ce que nous faisions déjà auparavant.
Nous lui demandons de rédiger un courriel.
De compléter un tableau Excel.
De résumer un document.
De préparer une présentation.
De produire un rapport.
Autrement dit, nous utilisons une technologie capable de transformer profondément nos façons de travailler pour reproduire, avec un peu plus de rapidité, les mêmes processus hérités du passé.
Mais nous nous arrêtons rarement pour poser une question beaucoup plus fondamentale.
Le processus lui-même mérite-t-il encore d’exister ?
Il y a une différence immense entre demander :
« Comment puis-je faire ce tableau Excel avec l’intelligence artificielle ? »
et demander :
« Ai-je encore réellement besoin d’un tableau Excel ? »
De la même manière, il ne s’agit plus seulement de demander à une IA de rédiger un rapport, mais de se demander si le rapport demeure aujourd’hui le meilleur moyen de transmettre une information dans un monde où des agents intelligents peuvent maintenir un savoir vivant, contextualisé et constamment mis à jour.
Je crois que c’est ici qu’apparaît un phénomène profondément humain.
Avec le temps, nous finissons par nous attacher à nos outils.
Puis, presque sans nous en rendre compte, nous confondons le moyen avec la finalité.
Nous défendons le format comme s’il était l’objectif.
Alors que l’objectif a toujours été ailleurs.
Lire n’a jamais eu pour finalité de tourner des pages.
Lire a toujours eu pour finalité d’apprendre.
Écrire n’a jamais eu pour finalité de produire des documents.
Écrire a toujours eu pour finalité de communiquer.
Excel n’a jamais été une finalité.
C’était une solution remarquable aux problèmes de son époque.
L’exemple qui illustre peut-être le mieux cette réflexion est celui du livre imprimé.
Je tiens à être très clair.
Je ne remets absolument pas en question la valeur de la lecture.
Au contraire.
Lire restera toujours l’une des activités intellectuelles les plus précieuses qui soient.
La question que je me pose est différente.
Défendons-nous encore le livre papier parce qu’il constitue le meilleur moyen de transmettre les connaissances, ou parce qu’il a été, pendant des siècles, pratiquement le seul ?
Pendant des centaines d’années, le livre a répondu à un besoin essentiel : préserver et diffuser le savoir.
Mais il a également été conçu pour un monde soumis à des contraintes technologiques très différentes des nôtres.
Il dépendait des imprimeries, des maisons d’édition, de la distribution physique, du transport, du stockage et de coûts de production importants. Publier une idée était un privilège réservé à quelques-uns.
Aujourd’hui, un chercheur peut partager une découverte avec des millions de personnes en quelques minutes.
Un étudiant peut dialoguer instantanément avec une intelligence artificielle à propos de ce même sujet.
Un document peut évoluer en permanence sans attendre une nouvelle édition.
Un auteur peut rejoindre directement ses lecteurs sans franchir tous les filtres éditoriaux autrefois indispensables.
Le besoin, lui, n’a pas changé.
C’est le véhicule qui évolue.
Et je crois que cette transformation dépasse largement le livre.
Elle touche les rapports.
Les feuilles de calcul.
Les réunions.
Les procédures administratives.
Et même notre manière d’apprendre.
L’histoire montre que ce phénomène n’a rien de nouveau.
Lorsque l’imprimerie est apparue, certains pensaient qu’elle détruirait la mémoire.
Lorsque la photographie est arrivée, plusieurs annonçaient la disparition de la peinture.
Lorsque Internet s’est démocratisé, beaucoup affirmaient qu’il ne remplacerait jamais les bibliothèques.
Aucune de ces prédictions ne s’est réalisée.
Ce qui a changé n’était pas le besoin humain d’apprendre, de créer ou de transmettre.
Ce qui a changé, c’était le moyen.
C’est précisément pour cette raison que je crois que l’intelligence artificielle ne vient pas simplement automatiser des tâches.
Elle nous oblige surtout à poser de meilleures questions.
Et c’est peut-être là que réside son véritable potentiel.
Notre génération occupe aujourd’hui une grande partie des lieux où se prennent les décisions.
Nous dirigeons des organisations.
Nous enseignons.
Nous concevons des politiques.
Nous définissons des processus qui façonneront le quotidien de personnes nées — ou qui naîtront — dans un monde où l’intelligence artificielle sera aussi naturelle qu’Internet l’est devenu pour nous.
Cette responsabilité est immense.
Parce que nous interprétons inévitablement l’avenir à travers des catégories mentales construites par notre passé.
Je ne crois pas que cela fasse de nous un obstacle.
En revanche, je crois que cela exige une véritable humilité intellectuelle.
Accepter que certaines possibilités nous échappent encore.
Accepter que certaines pratiques que nous maîtrisons depuis des décennies ne constituent peut-être plus la meilleure réponse aux besoins d’aujourd’hui.
Et surtout, accepter que l’expérience ne consiste pas uniquement à savoir refaire ce que nous avons toujours fait.
Elle consiste aussi à reconnaître le moment où il faut avoir le courage de faire autrement.
Je ne crois pas que notre génération ait peur de l’intelligence artificielle.
Je crois qu’elle craint, au fond, de perdre la maîtrise qu’elle a mis toute une vie à construire.
Pendant des décennies, notre identité professionnelle s’est bâtie autour de la maîtrise d’outils précis.
Aujourd’hui, cette logique évolue.
Ce qui prend de la valeur n’est plus seulement la maîtrise d’un logiciel.
C’est la capacité à poser de meilleures questions.
À relier des disciplines.
À remettre en cause des processus.
À imaginer des solutions que nous n’aurions jamais envisagées auparavant.
Autrement dit, cela demande une qualité rare.
La capacité de désapprendre.
Et désapprendre est probablement l’un des exercices intellectuels les plus exigeants qui existent.
Je n’écris pas ces lignes parce que je crois détenir les réponses.
Je les écris parce que je pense que cette conversation mérite d’être ouverte.
Peut-être que le véritable défi de notre génération n’est pas d’apprendre à utiliser l’intelligence artificielle.
Peut-être est-il d’accepter que le savoir accumulé tout au long de notre vie conserve une valeur immense, tandis que les outils et les formats à travers lesquels nous l’exprimons ne sont plus immuables.
L’expérience restera indispensable.
Ce qui doit évoluer, c’est notre relation aux moyens que nous utilisons pour mettre cette expérience au service de l’avenir.
— Félix Herrera